Mardi 9 janvier 2007
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par Pierre LÜBEK, président du Comité interministériel d'audit des programmes
Le troisième rapport annuel du Comité interministériel d'audit des programmes est aussi le premier à retracer ce que représente la LOLF, lorsque, cessant d'être un projet, elle s'ancre dans la réalité. Sans s'attarder aux péripéties propres au passage dans une terra incognita budgétaire, il vise à approfondir, à l'épreuve des faits, les lignes de forces déjà visibles dans ses rapports précédents.
Le CIAP, au fil de ses audits et avis, peint un tableau en demi-teinte de la préparation des ministères à la LOLF, dont ce rapport ne rend que partiellement compte. Mettant l'accent sur ses propositions, il relève avant tout les imperfections, les insuffisances, voire les freins aux évolutions nécessaires, et peut donner une perception trop sombre du « paysage lolfien ». Pourtant, le travail accompli par les administrations a été considérable et mérite d'être salué. On aurait tort de sous-estimer l'ampleur du mouvement engagé, tant par les responsables de programme, pour s'approprier leur fonction, fût-ce trop timidement, que par les directions de soutien des ministères, pour les y aider, fût-ce de manière encore insuffisante (en ne se positionnant pas assez clairement comme des prestataires, responsables en qualité, quantité et coût, de la fourniture des services qui leur sont demandés, sans revendiquer les décisions et arbitrages qui doivent relever des responsables des programmes de politiques).
Des progrès donc, mais nous sommes pourtant encore loin du but. Une structuration des missions, programmes et actions qui ait du sens, une bonne articulation entre tous ceux qui contribuent aux mêmes finalités, une déclinaison effective des objectifs et indicateurs du programme vers le système de gestion opérationnel et de contrôle de gestion : ces exigences conditionnent la possibilité même de la performance. Or les constats du CIAP montrent que ces décloisonnements et articulations ne sont pas encore assez pris en compte par les ministères. Englués cette année dans des problématiques de gestion budgétaire et comptable, ils ont traité la performance comme un item distinct, détachable, voire second, et non comme le point nodal de la LOLF, autour duquel tout s'articule.
Ainsi, pour toutes les missions, pour tous les programmes audités, les périmètres, les objectifs, et surtout les indicateurs sont encore largement perfectibles. Pour l'illustrer ici par quelques exemples, le CIAP a relevé des découpages pénalisants (missions Sécurité civile) ; des chevauchements de programmes (missions Santé ou Solidarité et intégration) ; des documents de politique transversale résultant d'un « copier-coller » en aval et non d'une coordination en amont (Action extérieure de l'État) ; l'absence de traduction de la performance du programme par ses opérateurs (ENAC). Certains objectifs ne sont pas déclinables vers les BOP ; la recherche d'efficience est quasi-absente de certains programmes (Formation supérieure et recherche universitaire) ; parfois l'impact attendu est ignoré (Sûreté des aéroports), parfois il est mal ciblé (déminage), parfois aussi il est hors d'atteinte du responsable de programme (essor des nouvelles technologies). Quant aux indicateurs, certains traduisent mal les objectifs (coûts horaires des avions de la sécurité civile) ; d'autres contiennent des biais, soit parce qu'exprimant une moyenne, ils peuvent masquer des détériorations (délai moyen de traitement d'un dossier), soit parce qu'ils peuvent être améliorés en dégradant la performance réelle (contrôle des aéronefs étrangers) ; en outre, trop d'entre eux ne sont pas disponibles, pour des raisons de méthode, de systèmes d'information, ou en raison même de leur nature pluriannuelle.
Enfin, les outils (systèmes d'information, dispositifs de contrôle de gestion, déploiement du contrôle interne) ne sont encore globalement pas au niveau requis. Quant à la justification au premier euro (JPE), elle reste mal comprise : en témoignent non seulement des insuffisances descriptives, mais aussi et surtout des défauts d'explicitation du montant des crédits présentés.
Au total, et en tenant compte de la complexité excessive du système qui noie l'essentiel et peut engendrer la démobilisation, les risques d'installer sur la durée une application minimaliste ou purement formelle de la LOLF ne peuvent être ignorés. C'est pourquoi le CIAP plaide pour des progrès rapides et décisifs, qui passent, souvent, par une simplification, et par un retour aux principes fondamentaux qui sous-tendent la loi organique : adéquation des contours des programmes aux politiques publiques, globalisation, fongibilité et sincérité des crédits, réalité du pilotage des programme par le dialogue de gestion, engagement des responsables de programmes sur la performance, exprimée par des objectifs stratégiques peu nombreux et illustrée par des indicateurs lisibles, pertinents, fiables et documentés.